Le 20 août 1989 débute le procès des frères Menendez, accusés d'avoir assassiné leurs parents, José et Kitty Menendez. Ce procès, qui a captivé l’Amérique, transformant la justice en un spectacle médiatique, où l’indignation populaire pesait autant que les preuves. Comme dans ce cas précis, certaines punitions dépassent la simple sanction et deviennent un véritable spectacle, effaçant alors toute notion de justice. Dans White Bear, un épisode glaçant de Black Mirror, une jeune femme se réveille sans aucun souvenir de son identité, dans une ville qui semble étrangement inerte. Alors qu’elle tente de trouver des réponses, elle est traquée sans relâche par des inconnus masqués et armés, tandis qu’une foule silencieuse se contente de filmer sa détresse. Après une fuite éreintante, elle finit par être capturée. Impuissante, elle assiste au dévoilement de son passé : chaque jour, elle subit ce supplice comme punition pour un crime commis, dans une mise en scène orchestrée pour satisfaire le besoin de justice du public.
Cet épisode délivre un message puissant qui se dévoile à travers deux prismes distincts : l’effet spectateur et le processus de la culpabilité. Cette double lecture ouvre ainsi une réflexion plus large sur notre rapport à la justice et à la prison. Quel rôle joue le voyeurisme dans notre perception de la sanction ? Comment la culpabilité est-elle façonnée et exploitée, notamment au sein de la prison ?
“Il ne suffit pas de savoir ce qui est juste, il faut encore le faire”, disait Victor Hugo. En effet, face à certaines situations, la simple connaissance du juste ne mène pas toujours à l’action, comme le montre un phénomène psychologique bien connu. L’effet spectateur ou l’effet témoin se produit lorsqu’une personne est moins encline à intervenir dans une situation d’urgence si d’autres personnes sont présentes. Ce paradoxe s’est illustré dans des situations dramatiques, où des agressions ont été perpétrées en plein jour sous le regard d'une foule impassible. Chaque témoin restant inactif malgré la gravité des événements. Mis en évidence dans les années 1960 par John Darley et Bibb Latané, ce phénomène révèle que plus le nombre de témoins est important, moins la probabilité d’intervention est élevée. Cette inertie collective s’explique par la dilution de la responsabilité : chacun suppose qu’un autre prendra l’initiative d’agir, ce qui conduit à une absence générale de réaction.
Dans White Bear, la foule qui filme la souffrance de Victoria, le personnage principal, symbolise la manière dont, dans une société de consommation médiatique, la douleur et la détresse deviennent des spectacles que l'on consomme sans se soucier de l'impact sur la victime. L’observateur, en restant passif et en se contentant de filmer, devient complice de cette dynamique, où l’individualité de la personne est réduite à une simple performance destinée à satisfaire la curiosité ou l’adrénaline du public, sans prendre en compte les implications morales ou humaines de l’acte.
L’épisode met en lumière comment cette constante surveillance transforme la souffrance humaine en spectacle. Le regard du spectateur devient un outil de pouvoir, alimentant la déshumanisation du détenu, tout comme la foule qui, dans White Bear, regarde passivement la souffrance de Victoria, sans jamais intervenir, ni questionner la légitimité du système en place. Ce voyeurisme exacerbé interroge non seulement la légitimité de la justice infligée, mais aussi le rôle du spectateur dans le processus de châtiment. À travers la passivité de la foule, White Bear suggère que le châtiment, lorsqu'il est observé de cette manière, perd sa dimension corrective pour devenir une forme de divertissement. Ce dernier peut s'apparenter à la dynamique de la surveillance en prison, où les détenus sont constamment observés. Dans ce type de système, l’individu perd sa subjectivité et devient un simple objet d’observation. La punition, dénuée de réflexion sur sa justice, devient une forme de spectacle ininterrompu, où la souffrance du détenu est diluée dans le regard passif de ceux qui l'observent.
Dans cet épisode, l’amnésie de Victoria joue un rôle central dans le questionnement autour de la culpabilité et du pardon. Privée de mémoire, elle est condamnée à revivre chaque jour la même souffrance sans pouvoir se réconcilier avec son passé ou en tirer une leçon pour se repentir. Ce cercle vicieux soulève une question fondamentale sur le processus de rédemption : est-il réellement possible de se pardonner si nous avons aucun souvenir de ce pour quoi on doit être pardonné ? En effet, en effaçant sa mémoire, Victoria est privée de la possibilité de comprendre la nature de son crime et de se confronter à sa culpabilité. Ce mécanisme empêche tout processus de rédemption, car pour se pardonner, il faut en premier lieu pouvoir reconnaître ses fautes. L'épisode suggère que sans mémoire et conscience de nos faits, il devient impossible de se pardonner et de se faire pardonner.
Ce parallèle avec la prison est évident : de nombreux systèmes carcéraux se concentrent sur la punition plutôt que sur la réhabilitation, transformant le détenu en un sujet passif, privé de son identité et de la possibilité d’apprendre de ses erreurs. Comme Victoria, les détenus sont souvent condamnés à revivre leur culpabilité sans en saisir tangiblement la véritable portée.
"Ce n’est plus l’infamie publique du condamné que recherche la punition, c’est l’exemple, l’effet qu’elle doit avoir sur les autres” soulignait Michel Foucault. Dans son ouvrage Surveiller et punir, Foucault analyse comment le système carcéral moderne s’est progressivement éloigné des supplices publics pour adopter une forme plus discrète, mais tout aussi coercitive : la surveillance et la discipline. Son analyse établit la prison non pas comme un simple lieu de détention, mais aussi comme un outil de contrôle social visant à maintenir l'ordre établi en marginalisant certaines populations.
Ce principe trouve écho dans White Bear, où Victoria est placée sous une surveillance permanente, non pas pour la rééduquer, mais pour offrir un spectacle édifiant aux spectateurs. Son châtiment est conçu comme une mise en scène qui rappelle les exécutions publiques d’autrefois, où la douleur d’un individu servait d’exemple à toute une société. Tout comme la prison, qui ne cherche pas tant à corriger qu’à marquer durablement ceux qui y passent, le supplice de Victoria vise moins la justice que la perpétuation d’un système fondé sur la peur et la soumission.
Ainsi, à travers l’épisode White Bear de Black Mirror, nous pouvons y relever une double réflexion sur la manière dont la justice, lorsqu'elle est transformée en spectacle, perd son essence corrective et se transforme en divertissement macabre. À travers l’amnésie de Victoria et le voyeurisme des spectateurs, l’épisode soulève des questions cruciales sur le processus de culpabilité, de pardon et de rédemption dans une société obsédée par le châtiment. Ce phénomène résonne fortement dans le système carcéral moderne, qui, selon une idée foucaldienne, privilégie la surveillance et la punition à la réhabilitation, enfermant ainsi les détenus dans un cycle de souffrance sans issue. On retrouve ici la conception d’une justice qui ne cherche pas tant à réformer qu’à asseoir un pouvoir et à maintenir l’ordre établi. En exposant les dérives d'un système où la souffrance devient une mise en scène, White Bear invite donc à une réflexion critique sur la manière dont nous concevons et appliquons la justice dans nos sociétés contemporaines.
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